Marc, c’est ce qui était écrit sur ma carte d’identité du temps où j’en avais encore une, alias Marco à l’époque où j’avais encore des proches et que j’étais suffisamment aimé pour qu’on ait envie de m’affubler d’un surnom affectueux. Aujourd’hui, personne n’éprouve le besoin de m’appeler par un nom, un prénom ou un surnom. Au mieux, je suis la p’tite merde de mon dealer et j’avoue que c’est ainsi aussi que je pense à moi, quand il m’arrive de penser à moi. C’est un phénomène assez nouveau, j’ai vécu longtemps sans penser à quoi que ce soit et encore moins à moi ou à ce que je suis, on va appeler cela un instinct de survie psychologique… Sauf que récemment, deux neurones ont dû se court-circuiter et ont remis mon cerveau en route, la machine à réfléchir fonctionne à nouveau. Quand un engin pareil n’a pas servi depuis longtemps, il est grippé, il grince, il est rouillé de partout, et c’est moi qui dérouille. Je repense au passé, je regarde ce qu’il se passe autour de moi et je ne me contente pas de voir, je cogite. Journaleux de mon métier dans une autre vie, je ne peux pas garder pour moi ce que mon cerveau malade, intoxiqué et en manque de relations sociales peut accoucher. J’ai un besoin nouveau qui se fait sentir, un besoin d’écrire, un besoin de témoigner, de partager. Alors, ici, ce ne sera pas Marc, ni Marco, ce ne sera pas p'tite merde non plus, mais ce sera SDFblogger !
Touché-coulé
Publié par
SDFblogger
Je ne vais pas faire dans la poésie, aujourd’hui : dimanche de merde, lundi de merde et aujourd’hui de merde ! Je vous épargne les nuits, vous avez saisi l’idée, je pense.
J’ai épuisé mon bas de laine et je le sens passer. Rick a été magnanime dimanche soir mais je crois qu’un petit peu c’est pire que rien. De toute façon, ce n’était pas assez, ça n’a fait que prolonger la douleur sourde jusqu’au paroxysme de l’agonie qui serait venu tout de suite s’il ne m’avait pas filé des clopinettes. Il a fait chaud ces derniers jours et nuits et pourtant, je les ai passés à grelotter. C’est un état stable, une fois attend le palier de l’insupportable, ça n’empire plus et ça ne se calme pas non plus. Au début, je me dis toujours que je suis en train de crever et au bout d’un moment, j’en viens à espérer cette fin car je sais qu’il n’y a que deux modes de soulagement satisfaisants, le shoot miraculeux tombé du ciel mais que je sais impossible ou la fin de tout : ne plus avoir mal, ne plus avoir froid, ne plus serrer les dents à les fendre, ne plus trembler, ne plus me tordre… ne plus respirer, ne plus penser, ne plus exister.
Quand j’étais petit et que j’étais malade, ou que j’avais peur du noir (je vous en parlerai un jour), ma grande sœur me tenait la main jusqu’à ce que je m’endorme. Je me demande si dans un était comme celui que j’ai connu la nuit dernière cela fonctionnerait, si je supporterais que quelqu’un me touche, si je tolèrerai cette main douce et apaisante entre mes doigts sales sans la broyer dans un spasme…
Si je suis un grand bavard, j’ai aussi toujours été un tactile. J’avais besoin de toucher, d’être touché et c’est la première chose qui m’a vraiment manquée (en dehors de quelques aspects matériels) aux débuts de ma traversée en solitaire du grand « dehors » infini. Aujourd’hui, je le supporte beaucoup mieux mais cela n’a pas été chose aisée que de me passer des contacts physiques.
C’est dans ces circonstances de manque et de besoin de contacts que je m’étais rapproché d’Ambre. Ambre m’a appris les codes de la rue, elle m’a appris qu’on ne posait pas de questions mais elle répondait aux miennes, qu’on ne demandait pas et/ou ne donnait pas son nom mais je connaissais le sien. C’est elle aussi qui m’a appris qu’on ne sympathisait pas dans la rue, qu’on ne s’attachait pas, qu’on ne devait pas s’impliquer au risque de souffrir énormément, pourtant, j’ai sympathisé, je me suis attaché à elle et je me suis impliqué dans sa vie mais elle avait raison, j’en ai souffert. Je crois que la réciproque était vraie aussi.
Dans une autre vie, Ambre s’appelait Lucie. Ce que Lucie fuyait n’a pas une importance capitale pour savoir qui elle était, il suffit de savoir qu’elle était en fuite pour comprendre qu’elle avait besoin de protection. Quand on fuit, il faut se cacher, pour se cacher, il faut se fondre dans la masse et pour se fondre dans la masse, rien de mieux qu’un toit, une douche, des vêtements à peu près propre et une apparence correcte. Pour une personne en fuite, c’est impossible. Lucie avait trouvé toute cette « protection » en la personne du Renard et était par là-même devenue Ambre.
Quand on se retrouve dehors, sans fuir, comme moi, on n’a pas les mêmes préoccupations, pas les mêmes peurs. Personnellement, j’avais peur du noir, de la solitude et des autres en même temps… Parallèlement, il me fallait subvenir à mon besoin vital et je n’ai pas toujours pris les bonnes décisions.
J’ai rencontré Ambre et j’ai attiré par sa générosité alors qu’elle s’en défendait, par son courage face à des peurs bien supérieures aux miennes et par le sourire que j’arrivais parfois à dessiner sous son masque de tristesse.
Elle a répondu à ma peur du noir, à ma peur de la solitude, à ma peur de la rue, elle m’a hébergé et à satisfait un temps mon besoin de contacts physiques. Dormir épaule contre épaule, faire la bise, poser une main dans le dos lors d’un gros chagrin, ça n’a pas de prix et c’est ce qu’elle m’a offert. Ce serait mentir que de dire que je n’ai pas profité gracieusement de contacts sur lesquels elle mettait habituellement un prix mais je suis honnête quand j’affirme que c’était presque anecdotique.
Le renard n’a malheureusement pas vu les choses sous le même angle que moi. Ambre a récolté de beaux bleus sur sa peau immaculée et moi, j’ai mis plusieurs semaines à m’en remettre. Aujourd’hui encore, mon bras gauche fait le même bruit que des os de poulet passés au blender quand j’essaie de le plier.
La correction n’était rien à côté du vide qu’Ambre a laissé dans ma vie. Je ne l’ai revue qu’une fois après cet « incident » et elle m’a ignoré. Après ça, j’ai suivi les règles qu’elle m’avait inculqué et je n’y ai plus dérogé. Etre seul, ça fait mal, perdre quelque chose qui se rapproche de l’amitié, ça fait encore plus mal et je préfère l’éviter.
Pour moi, c’est de la survie psychologique que de ne pas s’attacher dans ce milieu. Ca fait mal au début mais bien moins que le retour de baffe qu’on peut se manger ou plutôt qu’on se mange systématiquement quand on déroge à cette règle. On appelle ça le double effet KissCool.
Lucie et Ambre sont toujours dans mes pensées. Je ne sais pas si elles me manquent toujours. J’ai l’habitude de l’absence, de la solitude.
Si les regards me traversent, si on ne me voit pas, on ne me touche jamais, je dégoûte. Les gens répugnent à m’approcher, un frôlement déclenche des insultes ou une accélération d’un pas déjà pressé, une poignée de main est inimaginable. Je suis intouchable !
Et comme un aveugle ou un sourd privés d’un de leur sens, je suis privé du toucher. On dit que les handicapés sensoriels développent leurs autres sens. Sans le toucher, j’ai développé ma vue, je regarde, j’observe
Il m’arrive encore de rêver, dans mon sommeil artificiel de contacts physiques, de chaleur humaine. Ce sont des rêves, je fais sans.
Bien, pendant que je trouvais un moyen de régler mes dettes et de me ressaisir en vue de m’offrir une nouvelle vie à la prochaine tournée de Rick, il a plu et soufflé à écorner les bœufs, je crois qu’il va falloir que je passe de la purée aux raviolis, ce soir.