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Toxinet : le blox du tox

Marc, c’est ce qui était écrit sur ma carte d’identité du temps où j’en avais encore une, alias Marco à l’époque où j’avais encore des proches et que j’étais suffisamment aimé pour qu’on ait envie de m’affubler d’un surnom affectueux. Aujourd’hui, personne n’éprouve le besoin de m’appeler par un nom, un prénom ou un surnom. Au mieux, je suis la p’tite merde de mon dealer et j’avoue que c’est ainsi aussi que je pense à moi, quand il m’arrive de penser à moi. C’est un phénomène assez nouveau, j’ai vécu longtemps sans penser à quoi que ce soit et encore moins à moi ou à ce que je suis, on va appeler cela un instinct de survie psychologique… Sauf que récemment, deux neurones ont dû se court-circuiter et ont remis mon cerveau en route, la machine à réfléchir fonctionne à nouveau. Quand un engin pareil n’a pas servi depuis longtemps, il est grippé, il grince, il est rouillé de partout, et c’est moi qui dérouille. Je repense au passé, je regarde ce qu’il se passe autour de moi et je ne me contente pas de voir, je cogite. Journaleux de mon métier dans une autre vie, je ne peux pas garder pour moi ce que mon cerveau malade, intoxiqué et en manque de relations sociales peut accoucher. J’ai un besoin nouveau qui se fait sentir, un besoin d’écrire, un besoin de témoigner, de partager. Alors, ici, ce ne sera pas Marc, ni Marco, ce ne sera pas p'tite merde non plus, mais ce sera SDFblogger !

2m²

Publié le 31 Octobre 2015 par SDFblogger in MODE DE VIE, LOGEMENT, VIVRE DANS LA RUE

 

 

 

 

 

 

(J’ai copié mes deux derniers écrits avec quelques jours de décalage par rapport à un forum qui a vu naître ma démangeaison d’interactions sociales virtuelles, de partage et de témoignage, j’ai rattrapé mon retard ici, me voilà aujourd’hui à la bibliothèque municipale pour ce dernier billet, cette fois en direct !)

 

2m²



J’ai essayé les foyers, moins chauds en été (quoique…), moins humides et moins froids en hiver mais j’ai du mal à me plier à l’autorité, j’ai toujours été capricieux quand on me contraint. Les horaires à respecter, se voir refuser déchiré, se voir jeter en manque, ça m’était difficilement supportable. J’ai dans le même temps développé une certaine tendance à la claustrophobie tendant vers de fortes crises d’angoisse qui m’ont amené à me retrouver pieds-nus dehors au milieu de la nuit et sans mon sac.
Voilà pourquoi j’ai choisi l’indépendance, la liberté et les alea climatiques. Je regrette parfois une certaine sécurité mais pas les poux.

Depuis et après quelques errances, j’ai établi mes quartiers sous une sortie du périph'. Joe le rigolo était déjà là quand je me suis installé. Il n’a pas émis de protestation, il m’a simplement regardé. J’ai pris cela pour une acceptation de ma présence. Il y a six mètres entre nos deux espaces « privés ». Nous sommes sous la rampe descendante de la sortie, en face des bulgares sous la rampe d’accès. Chacun chez soi et les cartons sont bien gardés.
Je vous avoue, je n’ai pas fait de pendaison de crémaillère, j’ai fêté ça avec une cuillère plus pleine que d’habitude et je me suis offert quelques heures de peps cotonneux, d’énergie et de chaleur douce, de vie et de sommeil éveillé.



2m², c’est 1,5m de long et 1,333333 de large. Je vous dis ça au pif car je n’ai pas de mètre sur moi et que j’aime bien ce calcul. Trois cartons ouverts en empilés, ce n’est pas mal, plus, c’est galère quand il y a du vent et difficile à replier en journée, moins je me gèle les miches. En ce moment, je suis sur de la purée Vico. Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur un carton de livraison de paquets de purée Vico, même le code barre ! J’en change avec la météo. Un carton humide, ça se déchire et un carton mouillé, c’est de la bouillie collante.
Chez les bulgares, ce sont des couches de vêtements chourés dans les bornes du secours populaire. Comme je suis un peu trop grand pour passer par l’ouverture et que je n’ai pas de gang de gamins à pousser dedans pour aller à la pêche à ma place, je me contente des cartons.
Par-dessus, j’ai un sac de couchage Quechua. Je crois qu’il a été bleu. Je l’ai récupéré au secours populaire mais pas à la façon bulgare. Il est plutôt petit et je suis assez grand, il m’arrive au milieu de la poitrine. Sur l’étiquette, il est précisé : température de confort 12/20°. J’aimerais bien dire deux mots au mec qui a pondu ça.
Stone je me vautre dessus, en attente, je le monte jusqu’à ma taille et en mode loque humaine en manque de sa dose, j’essaie de me rouler en boule dedans. La journée, il sèche. Joe le rigolo ne bouge pas, je peux laisser mon sac de couchage sur place.



J’ai deux sacs, un sous ma tête avec deux bricoles de toilette qui auraient d’ailleurs bien besoin d’une toilette, une bouteille d’eau et un couteau. Et l’autre, tout le temps à ma cheville avec le minimum vital, à savoir mon cash, mon briquet, ma cuillère et ma pompe.
J’ai eu une photo de mes mômes et une montre cassée offerte par leur mère mais je les ai laissées dans un foyer.

Depuis peu, j’ai aussi un téléphone portable que je déplace d’un sac à l’autre au gré de mon humeur et de mes priorités. Pas d’abonnement, juste l’accès au wifi et des galères pas possible pour mettre un peu d’énergie dans cette foutue batterie. C’est lui qui fait de moi, de temps en temps, un toxinet en mal d’écriture.




Voilà comment on organise sa vie sur 2m². Rien ne doit dépasser car tout ce qui n’est pas sur le carton est considéré comme sans propriétaire et donc libre de se faire approprié par n’importe quel péquin.

Les 2m² de Joe le rigolo sont plus encombrés, il est moins minimaliste que moi mais très organisé. Son truc à lui, ce sont les sacs en plastique. Il s’entoure de sacs en plastique mais rien ne dépasse du carton. Il n’a pas de duvet, la nuit, le jour, il s’entortille d’une savante manière fruit d’une longue expérience dans des couvertures et des vêtements qu’à mon avis, il est allé chercher en face un jour où la police faisait la chasse aux yaourts.

Un carton, ça raconte l’histoire de son propriétaire. La décoration d’intérieur est assez limitée mais l’organisation présente le cerveau de celui qui est assis dessus. Le cerveau de Joe le rigolo est carré, débrouillard. Le mien part dans tous les sens, tantôt sauce blanche figée, tantôt bouillonnante et je suis un minimaliste, je n’ai besoin de rien d’autre que de ma pompe.
Il y a aussi les souvenirs, les tâches de vomis dont certaines datent de la fois où Rick n’est pas venu et où je me suis fait refiler de la merde par un arnaqueur par exemple, les traces de sang qui me rappellent de m’occuper de mes oignons et de respecter la propriété des macs, encore un exemple parmi tant d’autres, une partie de ma vie inscrite sur un morceau de carton que je changerai après un jour de fortes pluies…



Un carton n'a pas d'adresse et alors que la plupart des sdf ont une adresse mail, ils n'ont pas de boîte pour recevoir du courrier papier. Va chercher un taf avec ça…
Bref, je disais donc que mon carton n’a pas vraiment d’adresse officielle mais si dans un jour de bonté extrême ou de folie inexpliquée (la pitié est à exclure) Rick me dépanne de quelques euros sur ce que je lui dois pour une dose, c’est sur ce carton, sous cette rampe du périph’ qu’il saura me trouver pour réclamer son dû.
Si j’ai cherché la merde avec un plus costaud ou plus nombreux que moi, c’est là aussi qu’il/s viendra/ont me trouver pour régler ça. En bref, c’est mon chez moi, pour le meilleur et pour le pire !



Un dernier conseil pour les amateurs, s'il y en a toujours : on n’enlève jamais ses chaussures pour dormir et si on doit les retirer pour une raison ou une autre, on ne les quitte pas du regard.
 
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