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Toxinet : le blox du tox

Marc, c’est ce qui était écrit sur ma carte d’identité du temps où j’en avais encore une, alias Marco à l’époque où j’avais encore des proches et que j’étais suffisamment aimé pour qu’on ait envie de m’affubler d’un surnom affectueux. Aujourd’hui, personne n’éprouve le besoin de m’appeler par un nom, un prénom ou un surnom. Au mieux, je suis la p’tite merde de mon dealer et j’avoue que c’est ainsi aussi que je pense à moi, quand il m’arrive de penser à moi. C’est un phénomène assez nouveau, j’ai vécu longtemps sans penser à quoi que ce soit et encore moins à moi ou à ce que je suis, on va appeler cela un instinct de survie psychologique… Sauf que récemment, deux neurones ont dû se court-circuiter et ont remis mon cerveau en route, la machine à réfléchir fonctionne à nouveau. Quand un engin pareil n’a pas servi depuis longtemps, il est grippé, il grince, il est rouillé de partout, et c’est moi qui dérouille. Je repense au passé, je regarde ce qu’il se passe autour de moi et je ne me contente pas de voir, je cogite. Journaleux de mon métier dans une autre vie, je ne peux pas garder pour moi ce que mon cerveau malade, intoxiqué et en manque de relations sociales peut accoucher. J’ai un besoin nouveau qui se fait sentir, un besoin d’écrire, un besoin de témoigner, de partager. Alors, ici, ce ne sera pas Marc, ni Marco, ce ne sera pas p'tite merde non plus, mais ce sera SDFblogger !

A TABLE !

Publié le 11 Novembre 2015 par SDFblogger in MODE DE VIE, et moi..., A TABLE

Aujourd’hui, je vais essayer d’aborder un sujet plus léger et qui nous touche tous – même moi, le grand adepte du minimalisme matériel : la bouffe !
Jour férié, pas grand-monde pour l’aumône, je ne vais pas me faire les monuments aux morts… je suis vaguement sur les dents, alors encore une fois, je choisis la facilité et je vous la fais simplement chronologique.
Je n’étais pas un gamin difficile en matière de nourriture mais on peut dire que mon horizon gastronomique était assez limité. J’ai été élevé aux pâtes et au ketchup. Ma sœur, réussissait très bien ce plat qui me ravissait. Le corolaire rendait à mes yeux une pomme ou de la salade des mets au comble de l’exotisme. La cantine scolaire devenait un paradis gustatif !
Mon meilleur souvenir gastronomique d’enfant, remonte à mes dix ans : un formidable gâteau d’anniversaire Petits-Beurre et Nutella réalisé par ma sœur. J’en garde encore le goût dans ma bouche et le sourire sur mes lèvres.
Etudiant, j’étais toujours un peu dans la dèche donc c’était souvent de la débrouille et des sandwiches maison.
Je ne me suis mis à la cuisine que quand je me suis mis en ménage. Ma femme faisait des petits plats qui étaient des tueries à s’en faire éclater la panse !
Par fierté, j’ai voulu m’essayer moi aussi, à la cuisine pour partager ce plaisir avec elle. Je ne me sentais pas capable de me mesurer à elle pour les plats alors je me suis improvisé pâtissier avec quelques réussites. J’aimais ces samedis et dimanches matins que nous passions à deux dans la cuisine, nous disputant le plan de travail et mettant les petits plats dans les grands pour impressionner l’autre quelques heures plus tard. Je savourais ces dégustations à trois, à table ou en tailleurs autour de la table basse.
J’ai adoré réaliser des gâteaux aux chocolat et coquilles d’œufs avec un petit garçon de trois ans fier comme Artaban qui en mettait autant dans le plat que dans la bouche.  
J’ai découvert les soupes populaires, les gobelets dépareillés, fumants et les voisins tout aussi dépareillés et fumants. La queue, les sourires, les mercis, le pain généreusement fourni par la boulangerie dont le nom est bien mentionné.
J’ai refusé d’entrer dans ces communautés qui au nom d’une assistance aux plus démunis ou de charité défendaient des valeurs qui n’avaient jamais été les miennes. Il serait facile de me répondre que dans ma situation, on peut s’asseoir sur ses valeurs mais je n’en étais pas encore là et je ne suis pas porté sur la reconnaissance du ventre.
J’ai découvert par imitation (merci aux bulgares !) quelles poubelles offraient les meilleurs repas, le meilleur rapport effort/calories. J’ai compris quels restaurateurs ne m’estimaient même pas digne de fouiller leurs poubelles et me chasserait et quels restaurateurs, boulangers, supérettes, etc… utilisaient des sacs spéciaux pour la nourriture propre, les restes consommables et les déposaient à côté des poubelles à l’attention des chercheurs en tous genres.
J’ai dépassé mon dégoût, j’ai découvert de nouvelles saveurs, apprécié certaines choses, retrouvé certains plaisirs alimentaires.
J’ai appris en hiver à faire durer un café triplement sucré dans un fast-food pendant plus de quatre heures en me gavant de sachets de ketchup sous le regard réprobateur des serveurs. Ils ne peuvent pas me virer tant qu’il reste quelques millilitres de café froid dans mon gobelet. Je retrouve dans ces sachets que je suçote le goût des pâtes de mon enfance, ça réchauffe autant que le café !
J’ai appris à remplir mes poches de ces petits sachets caloriques au bon goût de nostalgie.
J’ai reçu avec un bonjour timide des croissants, des cafés et des chocolats quand je demandais de l’argent. J’ai appris que manger en faisant la manche réduisait considérablement mes pourcentages et faussait ma théorie !
J’ai établi un contact visuel avec ces gens qui par principe ne donnent pas d’argent mais me considèrent tout de même. Imagine qu’au-delà de mes doses, je peux avoir d’autres besoins que peut-être même moi, à ce moment-là, je ne perçois pas. J’ai mordu dans un croissant chaud et croustillant, j’ai bu un café ou un chocolat offert. J’ai rêvé que je connaissais ces visages gênés, qu’ils me préparaient mon petit déjeuner comme le faisait ma sœur ou ma femme, comme j’avais pu le faire à mes enfants. J’ai rêvé que j’étais quelqu’un de normal, que j’existais, simplement dans le goût d’un croissant.
Sur des moments de nostalgie, justement, des coups de solitudes, je me suis à nouveau rapproché d’associations. Voici un souvenir agréable :
C’est un jour de décembre, il neige de gros flocons lourds qui s’accrochent à mes cheveux pour y fondre doucement et qui recouvre le trottoir. Mes pieds sont mouillés, il fait froid, les lumières et musiques des magasins font froid au cœur. Une troupe de sdf se dirige dans la même rue vers une église. Une queue s’étire devant la porte, les chaussures trouées piétinent la neige, les quintes de toux se couvrent les unes les autres, personne ne parle. Tout le monde attend.
La queue avance, j’entre, une riche odeur de tomate et d’ail couvre celle de l’encens. Une femme souriante me tend un plateau « Dieu vous bénisse », je n’arrive pas à répondre. Un gros bonhomme souriant me parle, il est obligé de répéter : « des lasagnes ? » comme si j’étais venu admirer les vitraux… Je réagis enfin « avec plaisir ». La queue me pousse devant d’énormes saladiers remplis de feuilles vertes et fraîches. « Servez-vous, on en a d’autre encore ! » Des produits frais… la salade me fait plus saliver que l’odeur de lasagne ! Je me sers généreusement, mon plateau se couvre de verdure. Une jeune adolescente au tablier immaculé essaie de ne pas ouvrir grand la bouche en me regardant faire. Quelqu’un dépose une pomme sur mon plateau, je tends la main et en empoche une deuxième pour demain, je fais de même devant une montagne de briques de lait, j’ai l’impression d’être un voleur.
Je suis la file qui descend au sous-sol de l’église et je m’assois à l’une des longues tables disposées en allées. Il fait chaud. Mes voisins ne me regardent pas. Tout le monde mange en silence, penché sur son assiette. Seuls les bruits de mastication, des couverts qui raclent les dernières traces de sauce dans les assiettes et les quintes de toux troublent ce silence religieux de circonstance. Nous sommes tous différents et tous pareils, coudes contre coudes, le nez dans nos assiettes.
Une femme souriante propose du pain qu’elle promène dans une énorme corbeille, elle a un petit mot chuchoté pour chacun. Elle remarque que j’aime la verdure en me tendant un morceau de pain. Je la remercie et je lui souris, cette fois avec sincérité.
Cette sincérité me dérange, j’ai dit « merci » en le pensant, cela fait trop longtemps que ça ne m’est pas arrivé. Je regarde mon plateau, je regarde le dos de cette femme qui s’éloigne, je cherche à comprendre ce qui m’arrive et je n’y arrive pas.
Je mange ma montagne de salade, mes yeux commencent à piquer, j’avale sans la mâcher ma grosse portion de lasagnes, je bois le lait d’un coup, la salle se met à tourner, il fait trop chaud.
Tout se mélange dans ma tête comme dans mon estomac, le bruit de ma chaise qui racle le sol résonne dans ce sous-sol, je gravis les escaliers en courant et je sors juste à temps pour vomir contre un mur. Je suis penché en avant, comme coupé en deux, les hoquets ne s’arrêtent plus, ils s’accompagnent de sanglots jusqu’à s’espacer tout doucement et à me laisser courbé immobile, une main appuyé contre le mur.
Le froid me ramène à la réalité, je regarde les reliefs de mon festin, j’essuie mes yeux et je repars dans la rue, ma rue, mon élément.
Le lendemain matin, je mangerai une des meilleures pommes que je n’aurai jamais mangé avec un vague regret de ne plus être capable d’appartenir à un monde plus civilisé que le mien.
Le lait me fera plusieurs jours.
Dans quelques semaines, cette « fête » s’offrira peut-être à nouveau à moi et je ne sais pas si je serai en état de revivre un tel moment.
Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que la nourriture n’est jamais une priorité pour moi.

 

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